Agrum' Lemon, exposition d’Ishem Rouiaï au 126, Rennes
6 sep. - 3 oct. 2016
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Texte introductif

Un bon goût de reviens-y.

Voici venu septembre, et le grand plaisir dont nous honorent à chaque rentrée les garçons de la galerie 126 d'inviter un nouveau membre de Moderne Jazz, on finirait par s'attacher.

C'est ainsi qu'ils se sont retrouvés avec un zig retournant dix mètres carrés de leur jardin à la bêche, le jour même de son arrivée.
Évènement, nous sommes fin août, Ishem Rouiaï est à Rennes.
Débarqué les mains dans les poches il ne les y a pas laissées longtemps. Le deuxième jour il réalisait une vingtaine de peintures, le troisième tout autant tandis que des sacs de ciments venaient s'entreposer dans l'atelier à côté des dessins qui séchaient.
Il y a quelques années son retour en métropole s'est fait sur le même schéma. Il venait de passer les derniers mois à veiller sur les herbes aromatiques du Zion, son jardin guadeloupéen. Débarqué à Nantes chez sa tante avec le projet d'entrer aux Beaux Arts il n'a pas postulé dans d'autres villes, il n'y avait pas vraiment pensé. Et arrivé sans rien trois semaines avant le concours il a produit sur place ce qu'il fallait (peintures, dessins, pas de bluff) pour convaincre le jury de l'accueillir à Nantes.
Cinq ans plus tard il traversait Angers, pendant des semaines et en tous sens, tirant, poussant, vélo, transpalette ou chariot chargés des matériaux de récupération nécessaires à la construction d'un espace de trois mètres cinquante de haut dans lequel présenter son travail au diplôme de fin d'études.
L'occasion sans doute de retrouver un jardin à composer et entretenir.
On connaît Ishem physique, basketteur, meneur, bâtisseur, glaneur, gouailleur, et les garçons du 126 n'étaient pas sans le savoir. Finalement leur plus grande surprise semble avoir été ses brochettes de poulet mariné au citron, beaux acquis d'une adolescence tropicale.

Aujourd'hui Ishem vit et travaille à Marseille.
Imaginez-le maintenant, des kilos de peinture sur le dos et au bout de chaque bras, rejoignant la quiétude des saillies vierges du canal d'eaux usées qui traverse la ville sur des kilomètres. Il n'est pas seul. Royer, Eliote, Belik, Finer, Hams sont ses compagnons les plus réguliers.
Toute la peinture sera vidée et étalée sur ces murs, il faut repartir les mains vides.
S'il y a quelque chose de Sisyphe ici, c'est le Sisyphe heureux ou ce n'est pas.
D'ailleurs c'est moins le sommet de la colline qui compte que la randonnée, la marche, laisse-moi kiffer ! De l'expérience, de la dépense physique et de la transformation de matière découlent pensées et visées. Il semblerait que la montagne à gravir n'est pas au dessus de sa tête mais dans ses mains, sous ses pieds. Peu à peu, au fil du temps se précisent ses contours, ses dénivelés, ses passerelles, vaste ouvrage.
D'en haut s'étend un paysage dont chaque portion serait un dessin, comme ceux que notre ami aime à composer sur papier ou sur mur, en peinture.
Le paysage et le lettrage, parfois leur mélange, sont les deux sujets de peinture qu'il travaille quotidiennement. Ils fonctionnent comme les partitions à la mise en rythme de formes, de touches. Ces formes se sont peu à peu précisées et façonnées dans leurs associations harmonieuses. Elles se sont synthétisées, simplifiées de compositions en compositions, les lettres finissant par ne tenir qu'à quelques lignes tracées sur de larges profils en aplats colorés.
Au même titre que le noir, le blanc, les gris et les couleurs, sa palette est composée d'un panel restreint de lignes, de formes géométriques simples, de points.

C'est avec ces formes en tête qu'Ishem après avoir retourné un coin de jardin à Rennes a entrepris de modeler des cavités dans la terre, en creux, avec eau, mains, spatules. Il a ainsi formé des coffrages à même le sol avant d'y couler différents mélanges de mortier teint dans la masse. Dix fois, douze fois comme ça, le temps d'oublier les sculptures imaginées du bout des doigts et d'ainsi donner à leur exhumation une dimension toute magique, la mise au jour.
À l'aide d'un sac plastique et inspiré des poches à douilles de pâtisserie Ishem s'est fabriqué un outil pour pouvoir tracer et dessiner avec ses mélanges de mortier. De grandes dalles en bas relief, coulées sur la terre, forment de grandes peintures empreintes du sol où elles ont été élaborées ; le sol sacré du 126 de l'avenue général Leclerc, caressé par ses doigts, celui-là même qui à un terme incertain mais inéluctable sera livré aux engins de terrassement.

D'après certaines études la proportion de la population mondiale descendant de Gengis Khan serait énorme. Que ce soit le cas d'Ishem pourrait expliquer beaucoup de choses à notre histoire.
Une erreur de retranscription du nom du grand père d'Ishem à l'état civil algérien a vu Rouaï gagner un i et muter en Rouiaï, mais à l'usage ce nouveau i est gardé muet.
Rouaï et donc Rouiaï pourraient venir de "petit berger" ou "romancier" en arabe. Deux origines probables qui ne disent pas la même chose, mais ne se contredisent pas pour autant, le chill du berger, sa nécessaire présence attentive en un point du territoire, du paysage, les projections romancées au delà de la ligne d'horizon, les rêveries, les formes pour venir animer la routine trop menaçante et rester éveillé ; une association qui fait un beau contrepoids au tigre de Mongolie.

Agrum' Lemon comme les parfums des boissons achetées en canette chez les épiciers de Marseille, carburant sucré qu'au 126 on a décidé de stocker en conséquence dans le réfrigérateur pour que ça ne vienne surtout pas à manquer.
Agrum' Lemon comme exposition des dernières formes et derniers gestes d'Ishem au 126.

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Ishem Rouiaï website