Cadres, exposition de Kevin Pinsembert au 126, Rennes
29 sep. - 20 oct. 2017
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Texte de l'exposition

29 septembre

Le smartphone branché sur la sono a un nouvel écran : je viens de réparer mon screen, il est maintenant protégé par un étui antichoc en papier bulle. 
L'album Midnight Cleaners des Cleaners from Venus.
C'est comme la fin de l'été, ça donne un truc.

  Solo je parcourais la lande enjambant les troncs renversés,
  Et dans cette procession lente employée vainement à penser 
  M'apparut un rêve d'Atlante - n'aies crainte-
  Avec la lumineuse cité tapie au loin, d'allure galante,
  Ne pouvant autre que m'attirer.

Kevin Pinsembert peint sur chevalet, avec trois nouveaux pinceaux, quelques autres anciens.
Le fond est un rouge, il vibre entre deux hauteurs, se cherche entre saumon et vermillon. Des bandes de vert foncé l'encadrent.
Kevin assis, observant.
Se relève, prolongeant.
Des formes qu'il faut faire exister entre elles.
Appliquées, observées, recouvertes ou préservées depuis 3 jours.
Deux notes centrales, à la manière de gélules ou de haricots, survivent depuis le départ. Des touches de chrome et noir alignées en diagonale ont un temps pu former la flûte d'un personnage avant que sa tête ne soit effacée.
Retour à la peinture seule.
Il y a quelque chose du Pierrot malgré tout dans ces masses blanches et pois noirs. Format portrait dont la verticalité est appuyée par deux fumées s'élevant droit dans un ciel sans vent, tandis qu'une suite de formes de bleu, de vert, de brun, de gris, de blanc au bas de la composition en font le soubassement horizontal. On dirait un de ses graffs. Il ne peint pas de lettres, mais des enchainements en frise d'éléments plus ou moins reconnaissables, de motifs, de souvenirs. Comme dans ses dessins, ces milliers, qu'il exécute avec lascivité dans des carnets.

Cette nuit Kevin porte une veste brodée Ikea, d'un coton robuste et doux, dont il a réussi à préserver le jaune éclatant des tâches de peinture.
L'avenue général Leclerc pénètre tout droit dans Rennes, d'Est en Ouest. Au numéro 126 l'atelier est sous le trottoir. Le Sud s'ouvre sur un jardin, plongé dans le noir à cette heure.
Le jardin des découpes chantournées, des touches sprayées, des clopes fumées.

Tout à l'heure il a reçu un message,
Hello, est-ce toi qui taguais des affiches dans l'entrée du RER A de Nogent-sur-Marne
[smiley qui se frotte le menton] [smiley qui smile]

Kevin Pinsembert est sorti vainqueur de la compétition Moderne Jazz 2015. Notre champion. Couronné par le jury expert formé de Persu, Obisk et Ekta.
Les délais étaient parfois bien éclatés, mais c'était pour livrer la peinture souhaitée, la meilleure à chaque étape.
Comme celle exécutée vers Joinville-Le-Pont sur un bout de quai incliné dans la Marne.

  D'un saut me voici dans la pente,
  Bientôt la lisière des rochers
  Concrétise la vue fuyante
  Que la nuit jeune vient estomper.
  Vers les doux rochers de Calabre
  Se dirige un gang d'étourneaux
  Avec leurs yeux couleur d'albâtre
  Semblent converger vers le ruisseau.

Hier à 3h30, en un soupir bas et sourd, à quelques kilomètres d'ici un point de la Terre s'est retourné dans son sommeil pour se soulager d'une position devenue inconfortable. Le 126 a tremblé et craqué avec.

Il est 3h30 aujourd'hui. On a mis une BoilerRoom de Low Jack. Je pique du nez sur un morceau de Neil Landstrum avec la sensation que le niveau de la terre monte dans l'atelier, me renverse un peu plus dans le canapé sans fond.
Kevin depuis longtemps prend ses notes en écrivant de la droite vers la gauche pour en compliquer le décryptage. Il n'écrit plus que comme ça. Les lettres adressées à ses amis sont ainsi à décrypter, ou pour les plus impatients à lire par transparence face au soleil.

Sa langue à base de verlan, d'anglais, de mots coupés est elle même dialectale et ses dessins fonctionnent du même principe. Ils forment souvent l'association de souvenirs, d'idées, de projets. Il sont composés de sauts inattendus, de boucles aussi. Ses peintures ne sont pas abstraites, elles sont faites de choses vues, de choses à voir.
De cuts, de choses recadrées, contraintes.
Les pépins de la pastèque, le profil d'un sabot, la chute d'un rideau, un cadre de vélo, feuilles-peigne, tronche aux oreilles, visage à nez, la grille du carrelage, marche à pied.

  Panorama du haut de l'arbre
  Qui depuis peu abrite ma halte,
  Sensation d'être maquisard.
  Les sons de la plaine m'exaltent,
  Comme les heures passent et tournent au noir
  Je sens s'agréger la vertu.

- Dodo -

L'exposition s'appelle Cadres.
Au pluriel comme pour évoquer de manière dialectique la perspective de cet évènement. La première exposition personnelle de Kevin Pinsembert dans une galerie. Un espace singulier tenu depuis 2013 par un groupe d'amis qui vit là et qui a décidé d'inviter de nouveaux amis à accrocher leur travail dans le garage rhabillé de blanc.
Une douzaine de jours de fin d'été, début d'automne, rouge saumon, rouge vermillon.

Ce matin plusieurs peintures de la nuit sont évacuées du projet d'exposition, aux profit de silhouettes peintes, découpées et poncées, plus vivantes.
Les peintures de la nuit dernière resteront hors-champ.
La peinture aux gélules rouge fluo est achevée.

Il m'a souvent parlé de ce passage quand on rentrait à vélo dans le Val de Marne.
Il faut d'abord s'extraire de Paris, des lumières, des taxis, des errances droguées et attentes abasourdies de la nuit, larges boulevards.
Passer le périphérique, passer la porte de Vincennes. Rond-point immense et vide.
À un moment plus qu'à un endroit, on bifurque, à gauche je crois, à droite ensuite.
On passe une chicane entre les arbres, il n'y a plus aucune lumière à cet endroit.
Devant, Kevin va vite de ses grandes jambes, de ses roues fines.
Mon Velib est un âne mort, c'est physique.
Nous nous retrouvons en lisière, dans une zone déserte comme il en cherche souvent, longue en plus. La rue s'étire entre les résidences endormies à gauche, le bois à droite. Elle est barrée de ralentisseurs tous les 50 mètres qui n'ont pas d'incidence sur notre vitesse, juste sur mon souffle.
Le silence partout.

Pendant 5 ans il avait le choix entre la nationale ou longer la voie ferrée pour son aller-retour quotidien entre l'école à Paris et sa chambre à Nogent.
Fraicheur printemps, soleil blanc un peu.
Il a trouvé ce passage un matin, en début d'été.
C'est resté un passage du matin, une étape certains soirs.
Une respiration.

  Le ressenti de ces alpages Grise ma vision ingénue,
  Conscience alerte d'une nouvelle page
  Libère en moi un râle ténu.
  Encore un peu et un plumage
  Recouvrira mes membres nus.

Guillaume Pellay
  Kevin Pinsembert

29.09.2017