Le Grand voyage, exposition personnelle de L'Outsider à La Grille, Yverdon-les-Bains, Suisse
7 déc. 2013 - 22 fév. 2014
-
Texte introductif

"L'expo va s'intituler Le Grand voyage en référence à un vieux jeu de société du même nom. 

Elle met en relief mon envie irraisonnée de voyager et le lien fort qu'il y a entre graffiteur et moyen de transport."

1984, Martha Cooper et Henry Chalfant avec le livre Subway Art documentent en photo les énormes graffitis qui s'épanchent depuis quelques années sur les flancs du métro new yorkais.

Initié par le tag, le writing se développe dans les années 70 sur les murs et les métros de la côte est américaine. Le jeu consiste à inscrire son nickname et le faire émerger au sein des nuages de blazes se concurrençant l'attention.
Les gamins qui le pratiquent ont compris que le métro permet d'envoyer un blaze d'un bout à l'autre de New York multipliant ainsi la visibilité, notamment en ses nombreuses parties aériennes. Il faut alors taper gros, les tags deviennent des graffs, peindre un wagon entier en une nuit relève de la magie. En quelques années les plus inventifs développent leur savoir faire et posent les bases pour les nombreuses générations suivantes.
Sont compilées dans Subway Art des pièces très élaborées, déjà loin des expérimentations tâtonnantes et pourtant larges des premières années. Les formats sont adaptés au support, des scènes sont composées de personnages, de lettrages, de décors sur des wagons entiers (whole cars). On retient notamment Blade, Seen, Dondi, Zephyr, il y en a plein d'autres.

Ces mecs ne sont pas les premiers, ce livre non plus, nous pourrions d'ailleurs parler de films tout aussi importants, et le tag ne serait pas né à New York mais à Philadelphie. Pourtant, Subway Art a prolongé l'effet "all city" du métro et a donné l'impulsion pour un développement international du graff. Cet ouvrage fondateur participe à inscrire le writing dans le temps et à commencer officiellement l'histoire d'une culture bien en marche.

Compte beaucoup l'impression forte que ces voitures peintes laissent dans les rétines et les mémoires.
Elles prédéfinissent les attitudes et les formes qui suivront, à la manière d'une image d'Epinal.

En Europe le writing s'est adapté à d'autres paysages, murs, trains, générations, à d'autres systèmes répressifs qui se sont eux mêmes adaptés, à d'autres jargons, on ne parle pas tellement de writing en France, mais bien plus de graff ou de graffiti.
La photographie reste plus que jamais le moyen d'archiver des productions qui dans certains cas sont effacées avant même d'avoir circulé.
De nombreux graffeurs ont fait et font l'expérience du roulant sous toutes ses formes. Dépôt de métro enterré, saut de rail en station, train de voyageur en gare de triage, RER en bout de ligne, fret au milieu d'un bois ou d'un port de commerce, camion peint en journée juché sur une poubelle, ou la nuit, éméché au retour d'une soirée, autant de situations qui peuvent ressembler aux rites initiatiques propres à une culture.
Quand le geste est répété 100 fois, 1000 fois à Paris, puis Marseille, la Pologne, le Brésil, on peut considérer qu'on est au delà de l'initiation. Ces gens se forment sur le tas et engrangent un savoir faire propre à leur métier. Quand routine et aisance s'installent, la rencontre d'autres systèmes ferroviaires, d'autres systèmes de surveillances, d'autres modèles de trains et leur collection méthodique maintiennent la flamme allumée.

Les analogies au graffeur et son support roulant sont nombreuses, à commencer par les mots et dessins tracés enfant dans la buée des vitres à l'arrière du car, à destination des automobilistes à la file. Ce geste trouve son prolongement radical dans le tag à l'acide sur une vitre (son exact négatif) ou la grosse éraflure au tournevis dans le film plastique anti-graffiti recouvrant un métro.
Le camouflage Dazzle couvrait les bateaux militaires au début du XXème siècle afin d'en empêcher la localisation précise, il est le fruit des recherches de l'artiste Norman Wilkinson. En 1915 est créée dans l'armée française une section de recherche en camouflage déléguée à des artistes dont Fernand Léger. Dans l'armée toujours, américaine notamment, des soldats repeignaient le fuselage des bombardiers de manière souvent évocatrice en mêlant pin-up, obus, personnages de cartoons et menaces à l'ennemi nazi ou en grimant le nez de l'avion de visages expressifs. Azyle, connu pour ses "punitions" et "saturations" (compositions de tags superposés, colorés, coulants) et le nombre inégalé de métros parisiens ainsi défigurés a donné une suite à ces traditions en s'attaquant à des chars d'assaut ou au concorde.
Depuis le XIXème siècle en Amérique du Nord, les monikers ornent le réseau ferroviaire tentaculaire et ses abords. Surnoms ou logos de hobos et de cheminots, ils sont produits à la craie grasse et peuvent être accompagnés d'anecdotes et de messages codés donnant des informations sur les lieux où il s'inscrivent.

On peut raconter tout cela en histoires, elles forment une mythologie païenne du graff, avec ses fétiches, ses mythes, ses graffeurs héros, Hercule ou Don Quichotte, tous conscients d'avoir leur part du travail à abattre. Certains sont des Dieux à la place convoitée et au rayonnement limité à un cercle restreint d'initiés.

Sur ce terreau fertile L'Outsider affute depuis des années son regard et développe sa recherche en séries imprégnées de longues excursions en Asie, à la Réunion, en Amérique du Sud…
Prises de recul et expériences de l'altérité nécessaires auxquelles il donne ce prolongement :
"Nous nous mîmes à dévorer la terre, impatients de la lenteur des paquebots, excités par la soudaine liberté.
Nous cherchâmes à vivre au plus vite et à nous immobiliser le moins possible, à nous fondre dans ce qui nous apparut comme l'essence même de toute vie : le mouvement." Paul Morand
Ce pourrait être tout aussi bien la profession de foi du graffeur traversant l'Europe en inter-rail.
Le Grand voyage.
L'exposition trouve son titre dans un jeu de société, quel meilleur jeu de société que le graffiti d'ailleurs ?!

Dans sa série Whole L'Outsider prenait pour thème le whole car et réalisait un inventaire de véhicules peints dans différents contextes. Les lettres Outside étaient tracées en écriture automatique et prenaient en charge les lignes conductrices du dessin en n'oubliant aucun vide. L'orange constant y faisait guise de signature graphique, le tampon Outside de délire égocentrique, la répétition de défit sportif et le choix de chaque cadrage et emplacement de preuve d'inventivité.
L'Outsider présent !
Le propre d'une passion est d'être irraisonnée, encore s'agit-il de savoir contenir l'irraison pour la faire parler et lui donner une suite magnifiée.
L'Outsider s'en sort à ce jour avec constance.
Le Grand voyage prend appui sur la série Whole et lui donne une suite pour La Grille.
Le même orange y est de rigueur.
Sont documentés certains voyages dont des locomotives ancestrales peintes au milieu du désert. Paradoxalement ces pièces rares ne rouleront plus. Mais elles ont été chinées avec la soif du collectionneur et sans doute peintes avec l'euphorie d'une première fois.
N'en résultent que quelques photos comme trophée et témoignage.
Sont également réinterprétées pour l'exposition quelques unes des références iconiques de l'histoire de l'art ou du graffiti.

Well Done ! Cheers ! Olé !!

-
L'Outsider (site)